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  • Photo du rédacteurLaurent Puech

87% des victimes de violences conjugales sont des femmes ? La "mal-information"

Dernière mise à jour : 15 mars 2023

En lisant ce 8 mars 2023 la page Facebook du journal Lien Social, je trouve une publication qui, comme dans le cas examiné dans mon précédent billet, possède tous les ingrédients qui mettent en alerte un travailleur social sceptique : un sujet sensible et un chiffre choc (87%) propice à un Effet Impact, provenant d'une source jugée fiable en matière d'information (France Inter) et qui fait mention d'une autre source (en bas à gauche : "Source : SSMSI") et diffusé par un média qui assume et affirme son caractère militant (08 mars, 8 chiffres parlants et un émoji poing levé pour conclure) :


Il y aurait donc pour 1 homme victime de violences conjugales, 6,7 femmes victimes de ces violences...

Alors, évidemment, cette affirmation saute aux yeux par son caractère problématique : elle est à l'écart des données connues sur ce phénomène que sont les violences conjugales. Un rapide examen avec quelques outils de la zététique peut être fait, assez facilement pour que chacun.e d'entre nous puisse le faire. Et cela permet de démythifier ce qui est affirmé dans ce slogan choc, pour penser à partir d'une représentation plus nuancée et complète, le sujet sérieux que sont les violences dans le cadre des relations conjugales. On ne pense et n'agit pas de la façon la plus adaptée quand on a une représentation faussée du problème que l'on souhaite résoudre.


Voici donc ce que l'on trouve en examinant :

  • L'affirmation "Les femmes représentent 87% des victimes de violences conjugales"est fausse. Un simple examen de l'article accessible via la publi Facebook de France Inter ajoute une précision utile : ces chiffres proviennent des données "recensées par le ministère de l'intérieur :


  • Le terme "recensées" n'aide pas à y voir clair. Le terme exact qui permet de mesurer vraiment...ce qui est mesuré dans l'étude, on le trouve dans la publication du ministère de l'Intérieur d'où France Inter a tiré son information :



  • Nous voici donc avec les données enregistrées par les services de sécurité (police nationale/gendarmerie nationale). Ces 87% ne correspondent par conséquent à toutes les victimes de violence conjugale, mais celles qui ont déclaré ces violences auprès des services de police/gendarmerie.

  • Ce terme enregistré ou enregistrement, plutôt que "recensé" (flou...), permet de mesurer la catégorie de personnes dont il est question. C'est pourquoi, dans sa communication, le ministère de l'Intérieur l'utilise systématiquement dans la présentation des données (dans le titre et 5 fois dans les trois paragraphes de ce court communiqué), ou encore dans ce visuel accompagnant leur article.

  • Cela signifie qu'il est question dans ces données d'"actes infractionnels des violences physique, sexuelle, verbale, psychologique" et non de violences conjugales au sens du rapport Henrion (1) ou des travaux de Karen Sadlier (2).

  • Cette nuance est importante : il peut exister un acte infractionnel dans les situations de simple conflit, de conflit élevé ou de violence conjugale. Il faudrait donc rappeler que ce ne sont pas les violences conjugales telles que l'on peut se les représenter qui sont enregistrées, mais les infractions qui relèvent d'une des formes d'agression sur l'autre, que celle-ci soit unique ou répétée, quel que soit le cadre relationnel et sa nature. Le contexte est important, comme le rappelle une des facettes de vigilance de la zététique.

Enfin, la présentation par France Inter oublie un élément important : puisqu'il s'agit de déclarations, ces "87%" ne permettent pas de déterminer la part des femmes victimes des situations de violences conjugales même au sens commun du terme. Le communiqué du ministère de l'Intérieur conclue en rappelant le faible taux de signalement des victimes de violence conjugale, et renvoie à une étude, "l'enquête de victimation Genèse".


Des données pour prendre une mesure moins faussée

Une enquête de victimation permet de bien mieux cerner l’ampleur et les particularités des violences conjugales au sens large qu'une enquête sur simple déclaration. Voici deux points-importants par rapport à notre sujet :

  • Là où le chiffre choc de France Inter (87% des victimes sont des femmes) laisse penser qu'il y aurait 6,7 fois plus de femmes victimes que d'hommes victimes de violence conjugale (rapport de 1 à 6.7), les chiffres-clés de l'enquête Génèse montrent que le rapport est plutôt de 1 à 3.

  • Elle indique aussi que la déclaration aux services de police est moins importante de la part des hommes victimes (9% d'entre eux se sont adressés aux services de police/gendarmerie) que des femmes victimes (25% d'entre elles se sont adressées aux services de police/gendarmerie). Les représentations de la masculinité ne collent pas forcément avec l'image que pense renvoyer un homme en venant parler de violences qu'il subit de la part de sa compagne...

  • Ce chiffre, qui indique des sous-déclarations plus importantes encore de la part des hommes victimes que des femmes victimes, renforce l'invalidation du "87% des victimes de violences conjugales sont des femmes" affiché par France Inter.


L'enquête Virage - Violences et rapports de genre : contextes et conséquences des violences subies par les femmes et par les hommes menée par Elizabeth Brown et al (Editions INED, janvier 2021), donnait aussi des résultats proches de ceux de Genèse, avec en moyenne un rapport de 1 homme pour 2 femmes déclarant des faits de violence par le ou la conjoint.e, même s'il existe des variations importantes en fonction de l'âge et des catégories de violences.


Alors, que disent ces chiffres lancés s'ils ne disent pas ce que pourtant ils affirment ?

  • Tout d'abord, qu'il y a parfois sur des sujets sensibles et de la part de sources que l'on pense fiables, une mal-information. Je ne parle pas de désinformation, qui est un acte intentionnel, mais de mal-information. Possiblement en raison des biais de lecture des données du communiqué (bref, l'absence de prudence et de vérification minimale), influencée par une idée largement répandue (la violence conjugale est une affaire d'homme-auteur et de femme-victime) mais simplificatrice à l'excès, a amené à faire un raccourci. Ce raccourci ne mène pas à la destination (informer) mais plus sûrement à la confirmation de l'idée pré-existante.

  • Que la mal-information produit plus souvent qu'on le pense la matière sur laquelle la société et les professionnels construisent leurs analyses et propositions d'améliorations des pratiques et politiques publiques. Il convient donc de s'assurer de la fiabilité de l'information qui va servir de telles constructions, tant au niveau individuel que collectif.

  • Et que si l'information reçue paraît "vraisemblable" au regard de nos représentations, cela ne la transforme pas en information vraie. C'est même quand l'info va dans le sens de ce que l'on pense a priori qu'il vaut mieux se mettre en vigilance. Pour évaluer l'information, mieux vaut utiliser quelques réflexes que la boite à outils de la zététique permet d'avoir facilement à portée de main.


Au fait, que produit comme effet la mise en avant d'un tel chiffre rapporté à une catégorie qu'il ne représente pourtant pas ? Sans doute une déformation de la perception des violences conjugales, une invisibilisation de la proportion réelle des hommes victimes et un renforcement de l'image des femmes comme étant forcément victimes. Lutter contre les violences conjugales (et pas seulement les violences faîtes aux femmes) suppose pourtant d'en mesurer les différentes formes. Nous sommes passés de "femmes battues" à femmes victimes de violences sous diverses formes (administrative, psychologique, sexuelle, économique, etc.), et nous avons gagné en compétences pour comprendre, identifier et soutenir ces personnes. Sortir d'une représentation binaire du type hommes quasi-jamais vicitimes/femmes quasi-toujours victimes aidera à mieux traiter ces phénomènes regroupés sous l’appellation "violences conjugales".




Pour compléter cette lecture, vous trouverez dans le Manuel...

Voir par exemple Le contexte est important (page 31), Effet Impact (pages 61 à 63),Effet Paillasson ou métonymie (pages 65 à 67), C'est bien ce que je pensais (pages 69 et 70)



Notes :

(1) La définition de le violence issue du Rapport Henrion est la suivante : "Les violences étudiées ont pour facteur commun un processus évolutif au cours duquel un partenaire exerce, dans le cadre d’une relation privilégiée, une domination qui s’exprime par des agressions physiques, psychiques ou sexuelles. Elles se distinguent des simples conflits entre époux ou concubins ou même des conflits de couples en difficulté ou « conjugopathie », par le caractère inégalitaire de la violence exercée par l’homme qui veut dominer, asservir, humilier son épouse ou partenaire."

(2) « Dans le conflit du couple, des différences peuvent exister et être négociées. Des actes d’agression ne font pas partie de la dynamique du couple. Dans le conflit élevé, des agressions verbales et physiques sont perpétrées de façon égalitaire par les deux partenaires qui ont des capacités pauvres de négociation. La violence dans le couple est, à la différence du conflit, basée sur une organisation de pouvoir asymétrique. Des actes d’agression sont perpétrés par un partenaire contre l’autre. La structure de pouvoir est verticale et rigide. » Karen Sadlier, La violence dans le couple, Les cahiers dynamiques, 2015.


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